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02/06/2010

Les Disq'uteurs, huitième couplet

Introduction :

Les disq'uteurs ont souhaité pour ce rendez-vous, aborder des artistes sans qui la chanson française ne serait pas tout à fait la même aujourd'hui. Vous avez été nombreux au rendez-vous ; saluons au passage les nouveaux venus !

Il était ambitieux de traiter en une seule soirée ces monuments que sont Jacques Brel, Georges Brassens, Léo Ferré et Jean Ferrat … mais comme nous ne savions pas que c'était impossible, alors nous l'avons fait ! Nous aurions souhaité également évoquer plus longuement Barbara, mais décidément, cette artiste est injustement reléguée au second plan et elle ne sera pas écoutée ce soir. La dame en noir pourrait cependant, dans un avenir proche, nous rassembler pour un « disq’uteurs » consacré aux chanteuses de cette époque. L’idée est lancée.

Soulignons enfin l’oubli volontaire de Serge Gainsbourg, né juste un an avant Brel, mais que sa patte dominante de compositeur avant-gardiste, éloigne des chanteurs-poètes évoqués ce soir.

Tous ces artistes ne sont certes pas les inventeurs de la chanson française à textes, mais auront marqué l’avènement et la suprématie des auteurs-compositeurs-interprètes (ACI). Pour nous aider à les situer dans l’histoire de la chanson française, un rapide compte-rendu de la chanson française populaire, des premiers troubadours (XIe siècle) à nos jours, est dressé. Nous mettons particulièrement l'accent sur l’importance des cabarets, apparus à Paris à la fin du XIXe siècle, et qui seront le sésame de la postérité jusqu’au début des années 60 ; y compris donc pour Brel, Brassens, Barbara, Ferré et Ferrat.

Nous avons évoqué enfin les pères de la chanson française contemporaine : Mireille et Jean Nohain, qui furent les modèles de Charles Trenet . Monsieur Trenet a été unanimement cité comme référence par les artistes sous les feux de la rampe ce soir, et un Brel ou un Ferré, serait peut-être resté dans l’anonymat, sans cette source majeure d’inspiration…

Nous avons choisi de présenter les artistes dans leur ordre d’apparition sur le marché du disque ( « disq’uteurs » oblige !), en sélectionnant 2 à 3 titres, exprimant chacun un profil différent mais caractéristique de l’auteur.



d1.jpgGeorges Brassens :

Né à Sète en 1921, il grandit entouré d’une mère très conservatrice, autoritaire et d’un père doux-anarchiste et anticlérical, mais tous deux amoureux de chanson. Un phonographe à la maison passe les disques de Jean Nohain, Mireille, Ray Ventura Tino Rossi… Au milieu des années 30 , il s’ouvre à la poésie et au jazz naissant (via la TSF), qui seront par la suite ses marques de fabrique : une poésie parfaitement maîtrisée, proche de celle du XIXe siècle et un swing à peine suggéré, mais présent dans la quasi-totalité de son œuvre… On évoquera les années passées chez Jeanne, sa désertion du STO, puis ses véritables découvreurs : Patachou pour la scène et Jacques Canetti pour le disque…

Titres écoutés :

d2.jpgHécatombe (1952) : Le Brassens que l’on aime, où des gendarmes intervenant pour une simple dispute de ménagères, se font rosser par ces mêmes femmes bien en chair, dans des scènes improbables de combat à coup de paires de seins et de paires de fesses ! Un titre plein d’un charme moins sensuel que truculent, ou l’ami Georges ridiculise et injurie à mots à peine couverts les représentants de l’ordre .

 

 

 

d3.jpgLes passantes (1972) : une chanson dédiée aux femmes qui habitent un instant le cœur des hommes, à ces ombres furtives que l’on suit un instant des yeux et habitent l’âme à jamais…mais tous les hommes savent de quoi Brassens nous parle… A noter que le texte n'est pas du chansonnier mais d'un poète découvert chez les bouquinistes des quais de la Seine, Antoine Pol, un octogénaire alors illustre inconnu. Il ne profitera malheureusement pas de cette notoriété inattendue puisqu'il décèdera quand Brassens enregistrera la chanson.

 

d4.jpgla maîtresse d’école (vers 1978, jamais chantée par Brassens), interprétée par Maxime Le Forestier en 1995 :Une maîtresse d’école met en pratique une méthode révolutionnaire pour rendre ses élèves plus studieux … une chanson un poil coquine, qui chahute tendrement une institution qu’il estimait un peu trop conformiste.

 


d5.jpgJacques Brel :

Né en 1929 à Bruxelles, il vit une enfance sans histoire très conventionnelle. Arrivé à l’age adulte, son père le destine à reprendre l’affaire familiale, une cartonnerie qui ne l’inspire guère. Un confort trop facile et établi pour un être explosif comme Brel, qui très vite, fuit l’ennui ou le raconte à travers ses premières chansons.

La Belgique ne lui offrant guère d’avenir comme chanteur, il  « monte à Paris » en 1954 . De cabaret en cabaret, il sera remarqué par le producteur Jacques Canetti. Juliette Gréco interprète quelques-uns de ses titres : La machine Brel est lancée !

On parlera bien sur de ses débuts difficiles, de sa force d’interprétation aussi légendaire que son trac, de son rapport ambigu avec les femmes, de son verbe vert , de son individualisme , de sa soif de liberté et de sa détermination à vivre ses rêves.

Puis viendra son adieu à la scène en 1968, son passage au cinéma de chaque côté de la caméra, la comédie musicale « L'homme de la mancha » et enfin son exil aux îles marquises jusqu'à son retour en 1977 avec ce qui sera son dernier disque. Il décèdera l'année suivante à l'âge de 49 ans.

A l'inverse de Brassens, constant et casanier, tant dans son œuvre que dans sa vie, Brel ne tenait pas en place et débordait d'une énergie qui s'apparentait à une éternelle fuite en avant, par peur d'immobilisme : « Ce qui compte dans une vie, c'est l'intensité d'une vie, ce n'est pas la durée d'une vie » disait Brel.

Titres écoutés :

d6.jpgIl pleut (les carreaux) (1955) : Chanson grise d'un homme coincé derrière les carreaux de l'usine. Cette chanson, comme un écho de la vie qui l'attendait dans la cartonnerie de ses parents, fait partie des premières écrites par Brel et chantées dans les cabarets parisiens. Nous sommes en 1955, les mots sont simples, le style maladroit et emprunté et le chant maniéré. On est encore loin du Brel flamboyant des années 60. Avec ses cheveux courts, sa petite moustache, engoncé dans son costume, Brassens le surnommait alors l'Abbé Brel !

 

 

d7.jpgLa chanson de Jacky (1966) : Le voilà, le Brel que tout le monde connaît. Jacky, comme on a l'habitude de la nommer, est un pilier du répertoire brélien. Le chanteur imagine ses possibles vies d'artiste avec un phrasé haut en couleurs. L'orchestre cavalcade et la chanson est un tourbillon qui nous entraîne jusqu'à la dernière note. « Etre une heure, rien qu'une heure durant...beau, beau, beau et con à la fois ! ». De 1955 à 1966, que de chemin parcouru !

 

 

d8.jpgLa ville s’endormait (1977) : Dernier tour de piste et chant du cygne pour Brel, son dernier disque est certainement celui qui lui ressemble le plus, dans toute sa multiplicité. « La ville s'endormait » en est un des joyaux. Un homme arrive dans une ville, fourbu, avec un cheval boueux qui donne à la chanson des allures de western crépusculaire. La chanson se déploie dans une veine impressionniste à la lenteur poisseuse jusqu'à une violente diatribe (encore une) envers les femmes (« Et je ne suis pas bien sûr, comme chante un certain, qu'elles soient l'avenir de l'homme », ce qui nous a permis de faire la transition avec Jean Ferrat !).



d9.jpgJean Ferrat :

Né en 1930, Jean Ferrat a toujours été très discret sur son enfance, ses origines et les évènements dramatiques que sa famille a traversé, comme beaucoup d'autres.

Pourtant, plus que tout autre, la connaissance de son histoire est déterminante pour bien comprendre l'œuvre de Ferrat et la place singulière qu'elle occupe au sein de la chanson française. Ainsi, Jean Tenenbaum a 11 ans lorsque son père est déporté à Auschwitz d'où il ne reviendra pas. Lui et sa famille seront aidés par des militants communistes et trouveront refuge en zone libre.

Cette histoire poussera le chanteur à imposer, en 1963 sa chanson « Nuit et brouillard » en pleine période yéyé (« je twisterais les mots s'il fallait les twister ») malgré sa maison de disque qui ne pensait pas que cela puisse intéresser le public. Le succès de la chanson lui donnera raison et le confirmera dans l'idée qu'une chanson ne sert pas qu'à divertir.

Il trouvera ensuite la consécration avec « La montagne » et « Que serais-je sans toi ? » , des chansons plus légères, mais dignes, qui n'auront parfois comme inconvénient que d'occulter une œuvre d'une qualité trop méconnue (en regard de celles de Brel ou Brassens, par exemple).

Le répertoire de Ferrat se partage entre chansons militantes, qui font entendre la voix des opprimés et de la classe ouvrière, et chansons d'amour au lyrisme tendre et humaniste.

Titres écoutés :

d10.jpgLa Femme est l'avenir de l'homme (1975) : Non, cette chanson, une des plus connus du chanteur, n'est pas une romance de plus. Si on l'écoute distraitement, elle peut apparaître comme telle. Mais c'est oublier que 1975 n'est pas que l'année de sortie de ce cri du cœur magnifique ; c'est aussi l'année de la légalisation de l'avortement suite à l'acharnement combatif de Simone Weil ! Sachant cela, la chanson prend tout son sens : « Si nous sortons du moyen âge, Vos siècles d'infini servage, Pèsent encor lourd sur la terre ». Dans ce débat houleux, qui était loin de faire l'unanimité, Ferrat, une fois de plus, se positionne sans hésiter.

 

d11.jpgExcusez-moi (1967): Ici, Ferrat parle de son écriture et s'excuse (mais c'est pour mieux l'assumer pleinement) de n'être que lui-même. Il refuse que ses chansons ne servent qu'à faire jolies. Quitte à être maladroit, même si les mots ont leurs limites, il refuse de fermer les yeux sur le monde qui l'entoure et préfère nous regarder droit, sans courber la tête. Une règle d'or qu'il suivra à la lettre !

 

 

d12.jpgLe Bilan (1980) : Jean Ferrat n'a jamais caché ses affinités pour le parti communiste même s'il ne s'y encartera jamais. Mais s'il se retrouvait dans les valeurs et l'idéal que ce courant politique transportait, il n'était pas non plus aveugle et restait très critique sur ce que les hommes et l'Histoire en faisaient. Lorsqu'il revint sur le devant de la scène, en 1980, Il ne pouvait donc que réagir aux déclarations de Georges Marchais qui avait qualifié de globalement positif le bilan de l'URSS et des pays de l'est. Avec cette chanson, Ferrat remet les pendules à l'heure et nous donne sa vision du communisme qui rime avec humanisme.

 


d13.jpgLéo Ferré :

Ce périple dans la chanson à texte se termine par le plus ancien de la bande, né en 1916 à Monaco. Il y croisera Trénet et Piaf qui l'encourageront.

A la libération, il débute à Paris au cabaret « le bœuf sur le toit ». Il mène une vie de bohème et de vaches maigres sur la fameuse Rive Gauche et fréquentent les mouvements libertaires. L'anarchie sera un des thèmes majeures de son œuvre et il lui restera fidèle jusqu'à la fin de sa vie.

En 1949, il rencontre Catherine Sauvage qui sera la grande interprète de ses chansons et en fera des succès avant que Léo les reprenne lui même (Paris-canaille, etc...).

Les années 60 le voit s'imposer comme interprète populaire avec « Jolie môme », « Paname », « Avec le temps », « c'est extra » tout en développant largement sa palette de poète métaphorique au lyrisme échevelé et au verbe tranchant.

En 1969, c'est la fameuse rencontre au sommet avec Brel et Brassens dont tout le monde connaît la célèbre photo qui immortalisera le moment.

Malgré ses quelques succès populaires des premières années, Léo Ferré est sans doute le plus difficile d'accès des chanteurs à textes de la chanson française. Le chansonnier laisse rapidement la place et l'espace à un artiste-poète qui déclame une poésie où les mots claquent et le sens se dilue. Léo Ferré ne raconte plus d'histoire. Il devient paysagiste des sentiments, de sa vie et du monde qui l'entoure.

Titres écoutés :

d14.jpgMonsieur tout blanc (1953) : extraite du tout premier album de Léo Ferré, cette chanson nous dresse les portraits de deux hommes en forme de lettre ouverte adressée du premier au second : l'un, ouvrier prolétaire à Aubervilliers, l'autre « un certain monsieur » vêtu tout de blanc au Vatican... La chanson est une opposition assez fine et pertinente des valeurs ouvrières et de celles de l'Église. L'écriture reste pour l'instant relativement conventionnelle et ne laisse pas du tout présager ce que va devenir l'écriture de Ferré...

 

 

d15.jpgLa mémoire et la mer (1970) (interprétée par Philippe Léotard) : … et la voici, cette poésie violente où les mots s'entrechoquent, emportés par les ressacs de vagues émotionnelles intenses, allant « géométrisant » dans nos esprits, de sa propre « mathématique bleue » et nous lançant  « sa brume en baisers ».Une écriture si originale, que c'est en utilisant ses propres formules qu'on en parle le mieux!

Cette version dite ,puisque nous parlons désormais de poésie, date de 1994. Elle nous permet une redécouverte de la rythmique du texte. Les mots libérés de la mélodie semblent plus brûlants et plus incisifs encore...d'autant plus que l'interprète ne dit plus le texte: il s'exorcise par le verbe. Une version qui met en évidence la puissance extraordinaire de l'écriture tourmentée du « Lion » Ferré.

L'Héritage :

Brel, Ferrat, Ferré, Brassens, autant de géants, avec quelques autres dont nous reparlerons (Gainsbourg, par exemple...) et autant de styles différents, sont les maîtres-étalon de notre chanson contemporaine. Leur influence, souvent écrasante, transpire encore aujourd'hui par tous les pores des mots que l'on fredonne.

d16.jpgTêtes Raides / Noir Désir .- L'iditenté
S'il est deux groupes emblématiques qui transmettent haut-les-mots la chanson à texte, c'est bien ceux-là. Comment ne pas penser à Brel en écoutant chanter Bertrand Cantat ? Et la poésie n'a jamais aussi bien circulé que chez les Têtes Raides ! Alors, un duo, fusionnant cuivres et guitares, pour brandir des valeurs qu'ils estiment universelles, quel plus bel héritage de nos glorieux aînés ?



d17.jpgMarie Chérier .- Le Curé
Les textes de la jeune chanteuse abordent régulièrement des thèmes que Brassens n'aurait pas renié, dont celui-ci, où une jeune fille follement amoureuse fait du charme à un curé impassible et évoque ses rêves les plus doux.
On ressent aussi à l'écoute, l'influence majeure que Renaud a pu avoir sur elle. Pas étonnant puisque Renaud a d'ailleurs appris la guitare en fredonnant « Le Gorille » ou « Je suis un voyou ». Il chantera comme Brassens, une poésie personnelle truffée d'argot, un anticléricalisme incurable, une aversion pour l'autorité en général et les gendarmes en particulier...


d18.jpgAlexis HK .- le grand Pan
Alexis HK est un raconteur d'histoires. Il se place en cela directement dans la lignée d'un Brassens. D'où, l'hommage qu'il lui rend en reprenant « Le grand Pan », une chanson méconnue du grand moustachu. Il adjoint à la musique des percussions dionysiaques à l'énergie communicative mais, pour certains, trop envahissantes. Le texte, en effet, y perd un peu en lisibilité. Alexis HK n'en demeure pas moins un auteur aux textes truculents qui mérite amplement votre détour.

Alain Bashung, Jean-Louis Murat, Arno, HF Thiefaine, Thomas Fersen, nous aurions pu en citer et en écouter tant d'autres ! Malheureusement, il est tard et la soirée touche à sa fin. Mais ce n'est que la fin que du premier épisode...A bientôt.

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